Les bactéries s'adaptent rapidement aux antibiotiques auxquels elles sont confrontées L'antibiorésistance pourraient donc devenir l'une des pires crises sanitaires à venir. Quelles leçons peut-on tirer de la pandémie actuelle?

Comme l'explique Philippe Morency-Potvin, chercheur au département de microbiologie et infectiologie du CHUM, 50% à 70% des patients reçoivent un antibiotique lors d'un séjour à l'hôpital et 40% sont donnés de façon inappropriée avec des erreurs dans la dose, la durée du traitement et le type d'antibiotique comme tel. " Le principal facteur de l'émergence de résistance est la mauvaise utilisation ", a-t-il indiqué lors d'une causerie virtuelle organisée par le cœur des sciences à l'UQAM.

Si rien n'est fait, des problèmes de santé aussi banaux qu'une infection urinaire pourraient se rendre à des stades avancés, nécessitant une hospitalisation afin de recevoir des antibiotiques de dernière ligne ayant des effets secondaires notables. C'est aussi toute la médecine moderne, avec des chirurgies avancées et des greffes, qui est mise en jeu.

Les experts prévoient donc que plus de 10 millions de personnes, dont 400 000 au Canada, pourraient mourir d'une infection bactérienne non traitable. à cause de la résistance aux antibiotiques, ce qui pourrait engendrer des coûts de 1,4 milliard par an, et ce seulement au Canada.

Les leçons de la COVID-19

1. Prévention

Selon Ève Dubé, anthropologue médicale à l'Institut national de santé publique du Québec, la sensibilisation doit se faire auprès des patients, mais aussi auprès du personnel soignant qui est souvent trop prudent. " On sait que dans un contexte de temps limité d'une courte consultation, la prescription, le petit papier, cela peut être une bonne façon de clore la consultation ", souligne-t-elle.

Bien que la formation du personnel soit nécessaire, la collaboration avec la population est sans doute l'une des plus grandes leçons de cette pandémie. Mme Dubé indique que cela passe également par le travail de vulgarisation des journalistes.

La prévention est aussi dans l'organisation du milieu de travail. Tout comme pour le coronavirus, le lavage des mains, qui est parfois mis de côté en raison d'installations inadéquates ou du travail sous pression, est essentiel pour limiter la propagation des microorganismes comme les bactéries. " On doit s'assurer que le contexte est facilitant. On mise sur l'éducation, mais aussi sur rendre les choses faciles ", soutient Mme Dubé.

Pour M. Morency-Potvin, qui s'occupe de l'antibiogouvernance au CHUM, c'est-à-dire de la gestion des antibiotiques, on doit redoubler d'efforts puisque les résistances ont gagné du terrain pendant la pandémie en raison du temps consacré à la gestion de la crise.

2. Animaux

La pandémie a aussi mis au jour l'incidence que peuvent avoir les animaux sur la santé publique avec un virus d'origine animale. Près de 80% des antibiotiques vendus aux États-Unis sont pour l'élevage du bétail. Ils sont surtout utilisés comme facteurs de croissance. " On a remarqué que plus l'utilisation chez les animaux était grande, plus on observait de résistance chez l'humain ", explique Philippe Morency-Potvin.

Une politique de Santé Canada mise en vigueur depuis 2018 limite déjà l'accès à ces médicaments sauf sous prescription par un vétérinaire. Ils se retrouvent malgré tout dans l'environnement et entrent en contact avec une multitude de bactéries.

Ainsi, même si leur utilisation dans l'industrie agroalimentaire est plus restrictive au Canada, Mme Dubé rappelle que c'est un problème qui n'a pas de frontière.

3. Augmenter les budgets de la recherche

" Il faut toujours essayer d'être un pas en avant sur les bactéries. Ce qu'on voit depuis la découverte de la pénicilline en 1928, c'est qu'aussitôt qu'on commence à utiliser un antibiotique, très rapidement on va trouver des souches résistances ", constate Yves Brun, professeur titulaire au département de microbiologie, infectiologie et immunologie de l'Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche Canada 150 sur la biologie cellulaire bactérienne.

Les compagnies pharmaceutiques dépendent beaucoup de la recherche universitaire. Même si elle apparaît inutile en ce moment, elle est essentielle selon M. Brun. Il donne en exemple la découverte de l'ARN messager en 1961 qui est utilisée dans certains vaccins contre la COVID-19. " Ces chercheurs n'avaient aucune idée que l'on aurait un problème de pandémie en 2020 et que leur découverte servirait de solution ", affirme-t-il.

D'autres voies de traitement sont à l'étude comme l'utilisation des bactériophages, un virus à bactérie. M. Brun convient néanmoins que le problème de résistance demeure. " Les bactéries vont toujours gagner, mais je ne veux pas décourager tout le monde, on est encore là et on est majoritairement en santé, c'est vraiment une question d'équilibre. Si on fait bien la gestion des antibiotiques, on pourra limiter les problèmes majeurs ", conclut-il.