Le magnat déchu de l'humour Gilbert Rozon a été acquitté mardi des accusations de viol et d'attentat à la pudeur qui pesaient contre lui, au terme d'un procès hautement médiatisé. Un "jour sombre pour toutes les victimes d'agressions sexuelles", a déploré la plaignante, Annick Charette, qui a tenu à révéler son identité.

"Je suis un autre exemple des limites du système de justice" - Annick Charette

"Je suis un autre exemple des limites du système de justice en matière de violence sexuelle. Il faut entendre les mots du jugement : que je suis crédible et qu'il ne croit pas son [témoignage], mais qu'il sort libre comme l'air", a lancé Mme Charette au palais de justice de Montréal.

"À toutes les victimes, j'aimerais vous dire ceci : n'ayez pas honte. La culpabilité que vous ressentez ne vous appartient pas. Malgré la déception d'aujourd'hui, je vous invite à dénoncer. Peut-être qu'ainsi, les choses commenceront à changer", a-t-elle ajouté devant la presse, les larmes aux yeux.

Dans sa décision, la juge Mélanie Hébert a jugé "crédible" le témoignage de Mme Charette, soulignant aussi son "courage". Celle-ci a témoigné "de façon honnête, sincère, sans biais et sans exagération". Or, certaines "imprécisions", comme la "qualité de ses souvenirs", ont nui à la qualité de son témoignage, a nuancé la magistrate. "Le fait que les événements soient survenus il y a 40 ans a eu un impact", ajoute-t-elle.

Le témoignage de Gilbert Rozon est "plausible et exempt de contradictions susceptibles d'en affecter la crédibilité ou la fiabilité", d'après la juge. Elle a néanmoins soulevé le caractère "exagéré" et trop "affirmatif" de son témoignage, jugeant le fondateur de Juste pour rire "moins crédible" que la plaignante.

"Même si le tribunal ne croit pas à la version des faits donnée par M. Rozon, celle-ci soulève tout de même un doute raisonnable", a ainsi conclu la juge, pour des faits survenus à l'été 1980.

"Un cas difficile"

"C'est un grand classique : la juge prend beaucoup de précautions, donne un cours de droit et, finalement, a un doute raisonnable", s'exaspère la professeure de droit à l'Université de Montréal Anne-Marie Boisvert. La juge "a mis des gants de velours", selon elle.

Bien que Mme Boisvert concède que la magistrate a eu beaucoup de sympathie pour Mme Charette, "socialement, on perd de vue [qu'un procès], ce n'est pas faire de l'éducation sexuelle, changer les mœurs. C'est punir quelqu'un". "Le système de justice n'est pas une machine à saucisses pour sortir des condamnations."

La directrice générale de Juripop, Sophie Gagnon, salue de son côté le fait que, même si M. Rozon a été reconnu non coupable, la juge Hébert a été claire : les préjugés n'avaient pas leur place dans le système de justice, en plus de réaffirmer les principes fondamentaux des crimes à caractère sexuel.

Elle regrette par ailleurs que le procès de Gilbert Rozon ait été "érigé en symbole". Il ne reste qu'un cas parmi tant d'autres, dit-elle. "Le procès n'était pas pour [le mouvement #MoiAussi] ou pour [tous les gestes de] Gilbert Rozon, mais pour un ensemble de faits circonscrits. »

"C'est un cas difficile, ce n'est pas facile de prouver la culpabilité hors de tout doute raisonnable, peu importe le crime", observe le juriste et professeur Hugues Parent, insistant sur le caractère généralement intime des crimes sexuels. De son avis, la décision de la juge est "conforme" au droit et repose sur les lacunes de la Couronne pendant le contre-interrogatoire de M. Rozon.

"Les gens auront une preuve que le système de justice n'est pas pour les victimes [de crimes sexuels]", analyse Rachel Chagnon, professeure de droit à l'UQAM. Bien que ce ne soit pas le verdict qu'elle espérait, elle n'est "pas tombée en bas de [sa] chaise".

Mme Chagnon est d'avis que la façon dont on perçoit la validité des témoignages doit être repensée. "Il y a une mentalité comme quoi plus le témoignage est détaillé, plus il est vrai", déplore-t-elle, jugeant que l'avocat de la Couronne, Bruno Ménard, aurait pu davantage mettre en doute la fiabilité du témoignage de Gilbert Rozon.

Hugues Parent et Anne-Marie Boisvert s'entendent : les questions de présomption d'innocence et de doute raisonnable doivent rester, afin de "protéger" la personne accusée. "Le système ne tourne pas autour des victimes, mais autour des accusés", reconnaît Mme Boisvert.