Montréal trop sale, çà râle ! Mais qui sont les coupables ?

Montréal trop sale, çà râle ! Mais qui sont les coupables ?
Photo de Luigi Wahmereungo-Palmieri 

À chaque élection municipale son lot de critiques sur la politique menée par l’équipe sortante en matière de lutte contre la saleté dans les rues de Montréal ! Depuis des décennies, c’est l’un des thèmes récurrents des campagnes électorales. Mais de Saint-Michel aux zones touristiques, les Montréalais sont-ils tous égaux face à la malpropreté de leur quartier et ont-ils une juste perception de leur ville ?

Quartiers Montréal : aux balais, citoyens !

« Lorsque je fais quelques pas pour sortir de mon quartier et que j’arrive à Saint-Léonard ou à Ahuntsic, pourquoi y a-t-il une différence aussi marquée au niveau de la propreté ?», ce samedi 24 octobre à Saint-Michel,  Wendy Olivier a choisi les ruelles nord-sud, entre la 2e avenue, Legendre D’Iberville et Champdoré pour montrer l’exemple aux électeurs du quartier où elle a grandi.

Wendy Olivier, candidate conseillère de ville à Saint Michel (en premier plan) et Chahrazed Zadi candidate conseillère de ville François-Perrault

Armée de balais et de grands sacs en plastique, elle a décidé de s'attaquer aux détritus et autres résidus, parfois indescriptibles, qui jonchent les ruelles du quartier. Devant chaque porte ou presque, un tas d’immondices...

Des « trottoirs-dépotoirs » dans une ruelle de Saint-Michel photo fournie par Wendy Olivier 

Un combat contre la saleté que la candidate conseillère de ville à Saint-Michel, soutenue ce jour-là par quelques volontaires dont Chahrazed Zadi candidate en lice à François-Perrault, a mis en avant tout au long de sa campagne électorale sous la bannière du jeune parti « Quartiers Montréal». Un parti d’arrondissement, le seul au Québec à présenter une équipe entièrement féminine aux élections municipales.

Leonora Indira King, Mariem Mathlouti, Giulana Fumagalli, Chahrazed Zadi et Wendy Olivier, les candidates de Quartiers Montréal.

Des femmes engagées dans le monde socio-professionnel, mais qui sont aussi des mères de familles soucieuses de ne plus voir leurs enfants se frayaient un chemin au milieu des dépôts sauvages d’ordures.

Wendy Olivier se définit comme une candidate qui « vit son terrain ». Montréalaise, fière de ses origines haïtiennes, elle est convaincue que pour changer les mauvais comportements « tout passe d’abord par la famille et par l’école. Quand on éduque les enfants en leur apprenant par exemple l’importance de mettre ses déchets dans les poubelles, cela finit par faire la différence », surtout dans un quartier où la non maîtrise de la langue française est « un frein important à la diffusion de l’information auprès de certaines familles », précise-t-elle.

Dans l’arrondissement de Villeray-Saint-Michel-Parc-extension, même si les trois quartiers sont soudés par des traits d’union, la situation est éclectique. En effet, Saint-Michel et Parc-Extension sont plutôt pauvres, enclavés avec une population multiethnique alors que Villeray est plus embourgeoisé avec ses espaces de verdure et ses commerces de proximité.

C’est aussi l’un des arrondissements les plus peuplés de Montréal, et pourtant les caisses de sa mairie sont sous-alimentées.

Corvées de propreté : des enfants donnent l’exemple dans les ruelles de Saint-Michel

Selon la candidate conseillère de ville de Saint-Michel, pour lutter contre la malpropreté, tout ne peut pas reposer sur un meilleur comportement des résidents, il faut aussi des finances pour changer les choses, et « il y a clairement une disparité au niveau des quartiers concernant la salubrité : à Saint-Michel par exemple le manque de poubelles est flagrant !».

Wendy Olivier éprouve donc le sentiment que les programmes pour l’arrondissement de Projet Montréal et d’Ensemble pour Montréal sont beaucoup trop éloignés des réelles préoccupations des résidents des zones défavorisées.

Les favoris dans la course au fauteuil de la mairie de Montréal, Valérie Plante et Denis Coderre «ne se préoccupent que de la propreté des quartiers touristiques qui font rentrer de l’argent », lance-t-elle avec conviction. Alors pour se faire entendre, Wendy Olivier n’hésite pas à faire campagne à l’ancienne dans les rues de son quartier.

@mariem_mathlouthi_qm

#polmtl #stmichel #quartiersmontreal #feminist #mtl #entrepreneur #municipal

♬ Dior (Instrumental) - Delayed Karma

Engagée aux côtés de la mairesse sortante de l’arrondissement,  Giuliana Fumagalli (la cheffe du parti Quartiers Montréal qu’elle a dû créer pour pouvoir se représenter après avoir été évincée  en 2018 de l’équipe de Valérie Plante), Wendy Olivier, est aussi enseignante de formation, entrepreneure et fortement impliquée dans la vie scolaire du quartier.

Consciente que son tout jeune parti aura bien du mal à se faire une place le 7 novembre prochain, elle veut surtout donner de l’espoir notamment aux jeunes de Saint-Michel, tout en interpellant avec ses idées les autres groupes politiques.

Avec son franc parler, Wendy Olivier partage avec nous dans cette entrevue, sa vision de la lutte contre la malpropreté à Saint-Michel et sa conception de la politique au niveau de son quartier.

Une ville plus propre : l’éternelle bataille des chefs

« En 2017, pendant la campagne électorale, mon adversaire, qui est mairesse aujourd’hui, disait que Montréal mérite d’être propre. Quatre ans plus tard, je ne l’ai jamais vue aussi sale. On se promène et on voit les détritus partout. Ce n’est pas très joli ! », dès le début de la campagne électorale, le ton était donné par Denis Coderre, le chef d’Ensemble pour Montréal .

Pas un seul point de presse ou débat, sans que le thème de la lutte contre la malpropreté ne soit abordé par l'ancien maire désireux de reconquérir son fauteuil, au coude à coude dans les sondages avec la mairesse sortante Valérie Plante.

Photo Luigi Wahmereungo-Palmieri

Le programme « une ville plus propre » d'Ensemble pour Montréal est ambitieux : renforcement des actions menées par les arrondissements dans leur mission de propreté, création d'un système de ramassage des encombrants en s'inspirant du modèle parisien (qui n'est d'ailleurs peut-être pas la meilleure référence de ville propre), retrait des dépôts sauvages en moins de 48 heures, et enfin faire de la lutte contre la prolifération des rats une priorité absolue, leur nombre dans la ville est estimé à 5 millions !

Reste à savoir où les ressources financières seraient trouvées pour alimenter ce fonds spécial propreté, car jusqu'à présent sur ce point les réponses de Denis Coderre  sont toujours restées très évasives. Tout comme d’ailleurs celles à la question « Pourquoi n’avez-vous pas réalisé ce programme, lorsque vous étiez le maire de Montréal ?».

«M. Coderre a décidé que la ville est dangereuse. Là, il est rendu que la ville est sale. Je n’accepterai pas cette vision défaitiste de Montréal », Valérie Plante se défend bien sûr, en affirmant que pendant quatre ans, l’équipe de Projet Montréal a engagé d'importants moyens pour renforcer notamment le rôle des éco-quartiers ,et pour soutenir aussi régulièrement toutes les initiatives citoyennes qui ont pour objectif de rendre Montréal plus propre.

Mais le ton de la mairesse sortante est presque fataliste, comme si se battre contre la saleté à Montréal est un combat impossible à gagner, du moins à grande échelle. Comme si Valérie Plante et tous ses prédécesseurs, dont Denis Coderre, avaient abandonné le projet de mettre en œuvre tous les moyens nécessaires pour lutter contre la malpropreté en choisissant la voie de la facilité : rejeter l’entière responsabilité sur les Montréalais...

Depuis des décennies, la thématique d'une ville moins sale a d’ailleurs toujours hanté les campagnes électorales, sans pour autant provoquer une révolution de la propreté.

Déjà en 1965, le maire Jean Drapeau appelait à se rassembler Place Radio Canada pour faire un grand feu de joie, afin de brûler tous les détritus récoltés dans la ville par les résidents.

Ne pas mettre tous les Montréalais dans le même panier !

Loin du tumulte de la campagne électorale, des Montréalais s’investissent tout au long de l’année pour assainir et embellir leur ville. Des corvées de propreté aux décorations murales, les initiatives sont nombreuses et de plus en plus populaires. Certes ce ne sont que de petites gouttes d’eau dans le grand vase de la lutte contre la malpropreté, mais elles permettent de faire prendre conscience au plus grand nombre qu’il est temps d’agir...

Photo Corey Fleischer 

Encore plus nauséabonds que les détritus, des graffitis haineux et racistes souillent de nombreux murs de Montréal. Corey Fleischer a décidé d’utiliser son temps libre pour effacer  les croix gammées et toutes les formes d'insultes, « lorsque je ne travaille pas je passe la ville au peigne fin à la recherche de crimes de haine » raconte-t-il dans ce document vidéo d’Arte.

Des touristes plus indulgents que les Montréalais

Difficile de ne pas évoquer la mémorable prise de bec de 2007, entre Charles Lapointe, le président-directeur général de Tourisme Montréal et le maire de l’époque Gérald Tremblay. Charles Lapointe avait alors vivement critiqué la malpropreté de la ville en condamnant l’immobilisme de la mairie dans ce domaine.

Et même si Tourisme Montréal s’exprime aujourd’hui d’une manière moins frontale qu’en 2007, l’office  a tout de même transmis une plateforme de doléances, « Le tourisme fait campagne !», à tous les partis politiques en lice pour cette élection 2021.

Aujourd'hui 14 ans plus tard, et malgré un certain nombre de progrès réalisés, Montréal, en tant que grande destination touristique et capitale des congrès d’Amérique du Nord, est toujours confrontée au défi d’être plus présentable.

Francis Bouchard, gestionnaire des communications et des relations publiques à Tourisme Montréal, nous explique notamment que le profil des 11 millions de touristes qui visitent chaque année Montréal (hors contexte de pandémie Covid) a évolué en développant un intérêt de plus en plus marqué pour la découverte des quartiers excentrés.

D’où l’intérêt de mettre l’accent sur l’attractivité et la propreté de ces zones de la ville, « la situation a beaucoup progressé au cours de la dernière décennie, mais il faut néanmoins que les autorités municipales reconnaissent l’importance du tourisme de quartiers, en appuyant et en encadrant son développement, tout en rendant ces espaces attractifs pour les visiteurs éphémères » précise-t-il.

Une personne sur dix vit grâce au tourisme à Montréal, le rapport 2019 réalisé par Tourisme Montréal permet de mesurer avec précision l’importance de ce secteur pour l’économie de la ville, ne pas laisser les touristes se promener au milieu des détritus devrait donc être considéré comme une urgence à gérer.

Mais il faut toutefois relativiser cette situation, car selon une étude, toujours menée par Tourisme Montréal en 2018, les visiteurs ou les résidents éphémères ont une vision beaucoup moins négative de l’état de propreté de la ville que celle des Montréalais, des Québécois et des Canadiens en général.

Matis Francisco, 21 ans, jeune français, avoue avoir été très surpris lors de son séjour d’un mois à Montréal au printemps 2020, au moment où toutes les immondices congelées depuis des mois reviennent à la vie sur les trottoirs montréalais. « C’était surprenant mais à ce moment-là je me suis dit qu’après tout ce n’est pas plus sale que certaines autres grandes villes, et puis de toutes façons ce n’est pas ce que l’on retient de Montréal quand on est touriste. L’image que j’avais conservé, c’était celle d’une ville dynamique où il y a toujours quelque chose à faire, j’avais adoré mes vacances ». Un si bon souvenir, que Matis a finalement décidé de venir étudier à Montréal. Mais en tant que résident depuis quelques mois, il nous a confié être désormais « beaucoup moins tolérant vis-à-vis de la malpropreté ».

Source : Tourisme Montréal 

Seulement 59% des personnes sondées estiment considérer Montréal comme une ville verte et propre, un chiffre bien en dessous notamment de celui de Toronto.

Mais Francis Bouchard explique qu’en l’analysant dans le détail « cette étude démontre que plus de 80% des touristes jugent que Montréal est suffisamment propre, agréable et accueillante, à l’inverse des résidents qui condamnent sévèrement la malpropreté de la ville. »

Francis Bouchard, gestionnaire des communications et des relations publiques à Tourisme Montréal, détaille les données  de l’étude sur la perception de Montréal

Au tribunal de la propreté seraient donc condamnés tous ceux qui refusent de changer leurs vieilles et mauvaises habitudes bien ancrées, ainsi que la faiblesse des actions menées par les autorités publiques. Mais au final, tous les coupables bénéficieraient de la clémence des jurés touristes, car même souillon, Montréal parvient toujours à charmer les visiteurs. Rendez-vous donc dans quatre ans pour faire un nouvel état des lieux des trottoirs et des murs montréalais.