Pierre Trudel revient sur la liberté d'expression dans un cadre académique alors que François Legault et la classe politique dénoncent le traitement réservé à l'enseignante d'Ottawa pour avoir prononcé le mot commencant par-n.

La décision de l'Université d'Ottawa, quant à la suspension de la professeure Verushka Lieutenant-Duval, pour avoir prononcé le mot " nègre " dans un contexte d'enseignement ne fait pas l'unanimité. Dans un message diffusé lundi, le recteur et vice-chancelier au Sénat de l'Université d'Ottawa, Jacques Frémont, condamne le choix de la professeure et justifie la décision prise à la fin septembre.

Le Premier ministre québécois, François Legault, en point de presse à Québec mardi, juge qu'" il y a une exagération du côté de la rectitude […] là on a dépassé les limites ". Pour sa part, la vice-première ministre Geneviève Guilbault a publié, cette même journée, sur sa page Facebook un portrait de la situation. Son point de vue est explicite : la violence à laquelle la professeure est confrontée sur les réseaux sociaux est inappropriée et la décision de l'université fait preuve de " lâcheté ". Au sujet des enjeux entourant le débat, elle remarque : " Ça existe aussi au Québec. On doit avoir une réflexion là-dessus. Les universités doivent être des lieux de liberté. Liberté de pensée et liberté d'expression. "

Pierre Trudel, professeur de droit à l'Université de Montréal et chroniqueur au Devoir depuis 2016, analyse, lors de cette entrevue, les enjeux liés aux réprimandes qu'ont subies cette professeure de l'Université d'Ottawa et Catherine Russell, professeure à l'Université Concordia. Les deux ont prononcé les mots " nègre " et " nigger " dans le cadre de leur cours. La liberté d'expression, la liberté académique et la lutte contre le racisme systémique sont au cœur de sa réflexion.

Dans votre chronique publiée mardi dans le Devoir, vous parler d'un " climat de terrorisme intellectuel " auxquels les professeurs sont confrontés, comment se traduit-il dans les universités ?

En fait, le danger auquel on fait face et qui est révélé par ces incidents intervient surtout quand on est dans un contexte universitaire où on échange des idées. Ce n'est pas toujours facile de tenir pour acquis qu'il y aurait une liste de mots, qu'on ne peut pas utiliser parce que certains estiment qu'ils sont racistes. Ça devient à ce moment-là extrêmement difficile d'aborder certains sujets.

Dans les deux exemples que nous avons ici, ce sont des professeurs qui voulaient aborder ces sujets-là non pas dans le but de harceler ou de mépriser les personnes noires. La personne qui s'exprime est toujours à risque de se faire reprocher [l'utilisation de ses mots]. On fait quelque chose qu'on pense être bien, on pense avoir bien agi, et il se trouve des gens pour unilatéralement décréter qu'on n'a pas le droit de faire ça.

Ça existe aussi au Québec. On doit avoir une réflexion là-dessus. Les universités doivent être des lieux de liberté. Liberté de pensée et liberté d'expression. « - Geneviève Guilbault,vice-première ministre du Québec

C'est de la même nature que ceux qui pensent que de publier des caricatures qui contredisent leur religion mérite la mort. C'est juste un degré plus élevé. Loin de moi l'idée d'assimiler l'un et l'autre, mais c'est de la même logique, c'est de la même structure de pensée et c'est pour ça que je pense que c'est du terrorisme intellectuel.

En tant que professeur, jugez-vous qu'il est nécessaire de nommer les choses pour entamer une discussion sur un sujet ?

Je crois que dans certains cas on n'a pas le choix. Il y a des gens qui disent que c'est possible d'en parler sans utiliser le mot, mais quand on entre dans cette logique, on entre dans une spirale de négation de la liberté d'expression.

Loin de moi l'idée d'encourager l'usage de ce mot. Il faut reconnaître qu'il a une charge particulièrement douloureuse pour un grand nombre de nos compatriotes et de nos étudiants. Par contre, il y a des cas où c'est utile et c'est même nécessaire de l'utiliser. En craignant de le nommer, au final on perd une capacité d'aller au fond des choses, pour justement, dans certains cas, en comprendre toute l'horreur, l'horreur auquel il renvoie, l'horreur historique du racisme et de l'esclavage.

Ce mot, c'est un mot qui existe et qui appartient à l'humanité. Il ne s'agit pas de le banaliser, mais je pense qu'on ne devrait surtout pas commencer à dire qu'il faut l'interdire. Le mot existe, comme Danny Laferrière l'a signalé. C'est un mot qui fait partie du dictionnaire : pourquoi devrait-on décréter que ce mot ne peut pas être utilisé pour désigner un phénomène ?

Jacques Frémont a écrit dans son communiqué : " Lors de l'incident, l'enseignante avait tout à fait le choix, dans ses propos, d'utiliser ou non le mot commençant par-n; elle a choisi de le faire avec les conséquences que l'on sait. " Quelle est votre avis sur cette réponse ?

Cette partie de la réponse ne me convint pas du tout. C'est vrai qu'on a toujours le choix d'utiliser n'importe quel mot, mais la vraie question c'est : est-ce qu'il y a une règle de droit, donc obligatoire, qui peut justifier qu'on soit punis de le faire ? Ici, ce que le recteur nous explique, si je comprends bien, c'est que la professeure a sa liberté académique, par contre il y a des conséquences.

Justement, la liberté d'expression qui est garantie dans nos lois ainsi que dans la constitution et la liberté académique à l'université protègent tout le monde contre des punitions découlant de la loi. Or, je pense que [la façon de voir les choses du recteur] n'est pas soutenable dans une société de droits où les droits et libertés sont protégés.

La décision de l'Université d'Ottawa sert-elle sincèrement à réduire la discrimination au sein de l'école selon vous ?

Je pense que le problème est que ce genre de décisions donne du combustible à ceux qui prétendent qu'il n'y a pas de racisme systémique […] et que c'est juste le fait de deux, trois individus qui sont mal engueulés. Il y a du racisme systémique et endémique dans beaucoup de nos institutions et il faut s'attaquer à ça.

Ce n'est pas comme ça qu'on va lutter contre le racisme systémique. Pas plus qu'on ne va lutter contre le racisme systémique simplement en congédiant l'infirmière qui a traité de manière raciste cette femme autochtone qui est décédée dans les circonstances que l'on sait. C'est une approche complètement maladroite et qui, pire, peut être encore plus dangereuse et encourager les gens qui se complaisent dans la négation des véritables enjeux de racisme systémique au sein de notre société.