C'est déterminées et avec courage que cinq athlètes professionnelles de nage artistique, soutenues par la médaillée d'or Sylvie Fréchette, ont annoncé un recours collectif mardi pour dénoncer plus d'une décennie de mauvais traitements et de racisme au sein de Natation Artistique Canada (NAC).

Un kilo en trop m'aurait valu ma place sur l'équipe olympique, alors qu'une décennie d'abus n'est apparemment pas suffisante pour faire bouger les choses.« - Chloé Isaac

Après un diagnostic de dépression, d'anxiété, de trouble de l'alimentation et de trouble du sommeil, conséquences de près de cinq ans de harcèlement psychologique constant, Erin Wilson, ancienne membre de l'équipe nationale de 2007 à 2013, a choisi de mettre fin à son parcours d'athlète professionnelle.

Malheureusement, elle n'est pas la seule. Selon un rapport indépendant du Centre canadien pour l'éthique dans le sport Safe Sport publié en 2020, près de la moitié des athlètes de l'équipe nationale aurait subi ou été témoins d'abus psychologiques ou de harcèlement sexuel lors de leur entraînement. Sans parler de la discrimination et du racisme touchant une nageuse sur deux.

" Je tends la main aux cinq magnifiques athlètes qui parlent ce matin et aux dizaines qui vont se joindre à nous, j'en suis certaine ", a affirmé Sylvie Fréchette.

En conférence de presse, les deux avocats représentant les athlètes ont annoncé demander non seulement 250 000 $ de compensation en dommages punitifs, mais un changement organisationnel et une reconnaissance de responsabilité de la part de NAC.

La balance et rien d'autre

Pendant près de cinq ans, Erin Wilson a dû se battre contre son corps pour atteindre des objectifs de perte de poids irréaliste. Toutes les semaines, c'est avec l'estomac noué qu'elle devait monter sur la balance.

" Je m'entrainais huit heures par jour au soleil, mais j'avais pratiquement arrêté de manger. Je subsistais principalement de fruits et de yogourt et tout ce que je mettais dans ma bouche était surveillé par l'équipe d'entraînement et rapporté à l'entraîneuse en chef. " À cette période, la jeune femme de 5 pieds 8 pouces est descendue sous la barre des 120 livres, ce qui n'était toujours pas suffisant. Elle s'est fait remplacer par une coéquipière peu avant les championnats mondiaux.

Ce témoignage résonne malheureusement avec celui des autres victimes présentes, dont celui de Chloé Isaac, athlète de l'équipe nationale de 2008 à 2014 " Mes capacités dans l'eau importaient peu, le chiffre sur la balance était prioritaire. J'ai alors développé des troubles alimentaires. On m'a prescrit des antidépresseurs dans l'espoir d'alléger mon anxiété ", exprime la jeune femme.

Aveuglement volontaire de l'organisation

" Dix ans plus tard, trois entraîneurs-chefs se sont succédé et nous en sommes toujours là: une organisation qui répète les mêmes erreurs […] et qui ne promet aucun changement. Aussi ironique que cela puisse être, un kilo en trop m'aurait valu ma place sur l'équipe olympique, alors qu'une décennie d'abus n'est apparemment pas suffisante pour faire bouger les choses ", déclare Chloé Isaac.

Sion Ormand, retraitée depuis le mois d'août de l'équipe nationale, dit avoir choisi de préserver sa santé mentale et physique. Après avoir subi les multiples remarques sexuelles de la part de son entraîneur et avoir été témoin du racisme à l'égard de sa coéquipière indienne, elle a mis fin à sa carrière à l'âge de 21 ans. Elle a porté plainte, mais n'a pas obtenu de soutien de l'organisation qui " a semblé surprise, comme si c'était la première fois qu'ils entendaient ce genre d'allégation. "

Pourtant, quelques années auparavant, Gabrielle Boisvert, une des demanderesses de l'action collective, avait fait parvenir une lettre signée par toute l'équipe à Natation Artistique Canada pour dénoncer les abus et le climat de peur qui régnait et dont elle et ses coéquipières étaient victimes.

Certaines femmes présentes mardi ont même affirmé avoir tenté, en vain, d'obtenir de l'aide de la part des nutritionnistes, des psychologues ou de l'équipe médicale de l'organisation. " J'étais au point de bascule et j'avais besoin de support. Au lieu de m'aider, l'équipe de support a parlé à mon entraineuse, sans ma permission, et mon entraineuse a déclaré que j'étais trop émotionnellement en détresse pour être dans l'équipe. Elle m'a retiré de l'équipe en me disant que je pourrais la réintégrer si je remplissais les critères de poids ", explique Erin Wilson d'un rythme parsemé de pauses.

Au moment où ces lignes étaient écrites, l'organisation de Natation Artistique Canada n'avait toujours pas répondu à la demande d'entrevue de L'Atelier.