Rivés à leurs écrans depuis le début de la pandémie de
COVID-19, les jeunes adultes québécois sont exposés plus que jamais aux algorithmes des réseaux sociaux. Une situation "préoccupante" dont les effets pourraient se faire sentir à long terme, selon des experts.

« On est comme des vaches sédentaires, physiquement et intellectuellement » - Linda S. Pagani

"Si on commence à favoriser les relations strictement virtuelles, on perdra l'authenticité de la relation synchrone [c'est-à-dire en temps réel] et des compétences sociales, comme la politesse", juge la professeure à l'École de psychoéducation de l'Université de Montréal, Linda S. Pagani. La pandémie a accentué les problèmes de santé mentale chez bon nombre de personnes, et le fait de devoir entretenir nos relations par le biais d'appareils électroniques rend la situation encore plus inquiétante, croit-elle.

Un avis que partage le professeur à l'École des médias de l'UQAM, Éric Létourneau. Interagir en personne "favorise le développement des habiletés sociales", dit-il, contrairement aux interactions virtuelles gérées par des algorithmes. "L'humain a tendance à s'associer à des humains avec qui il va trouver une réciprocité", ce que favorisent les algorithmes, ajoute-t-il.

En temps normal, notre utilisation des réseaux sociaux est davantage axée sur le rapport à l'information. Aujourd'hui, tout y passe, incluant les relations avec nos proches, résume pour sa part le professeur au Département de sociologie de l'Université Laurentienne, Simon Laflamme.

"Internet est un lieu de construction d'une image ou d'un personnage qu'on n'est pas nécessairement dans la vraie vie", mais qui est complémentaire, estime M. Létourneau. L'existence d'un personnage sur les réseaux sociaux n'est ni positive ni négative, mais varie selon la façon dont il est mis en scène et en fonction de sa perception auprès des internautes.

Linda S. Pagani estime par ailleurs que cette "période de fragilisation" que représente la pandémie encourage davantage les internautes à truquer ce qu'ils vont partager sur les réseaux sociaux pour ne montrer que les belles facettes de leur quotidien.

Selon la professeure, les algorithmes sont nuisibles parce qu'ils mènent à des idées "manipulées", c'est-à-dire qui ne viennent pas directement des internautes. Elle s'inquiète du fait que les géants du Web, qui incluent les Facebook et Google de ce monde, orientent les informations partagées dans l'objectif de générer des profits.

Mme Pagani déplore que les réseaux sociaux favorisent une fausse représentation de la réalité, mais aussi ce qu'elle appelle la "maladie de l'influenceur". Les jeunes, dit-elle, désirent être au sommet du très vaste groupe auquel ils s'identifient sur Internet. Et cette dépendance à l'idée de l'influenceur est nuisible pour une génération plus susceptible, souligne
la professeure.

Entre leurs mains

Les experts avec qui L'Atelier s'est entretenu sont unanimes : les utilisateurs sont responsables de la façon dont ils perçoivent les informations qui circulent sur les réseaux sociaux. "Ce sont les internautes qui utilisent les algorithmes, il faut qu'ils soient conscients que ce processus est en cours. [...] Une partie de la responsabilité est entre les mains de l'usager", juge M. Létourneau.

Les réseaux sociaux ne sont pas nécessairement nuisibles, c'est plutôt le rapport qu'on entretient avec ceux-ci qui peut le devenir, croit M. Laflamme. Mme Pagani considère que les gens suivent ce qui est relayé sur les réseaux sociaux sans le remettre en question. "On est comme des vaches sédentaires, physiquement et intellectuellement", déplore la professeure titulaire. Pour résoudre cette problématique, elle encourage les gens à tendre vers la pensée critique, espérant voir "une explosion de contacts sociaux" après
la pandémie.