Marlon n'a rien avalé depuis plus d'une semaine. Il est affaibli non seulement par la faim et l'isolement permanent, mais également par ces symptômes sévères de COVID-19. Depuis le 15 février, le père de famille détenu au centre de surveillance de l'immigration de Laval (CSIL) fait une grève de la faim pour dénoncer les conditions dans lesquelles lui et les autres migrants vivent.

« Je m'excuse, ça me fait un peu froid dans le dos d'avoir entendu ces déclarations de détenus, parce que c'est exactement ce que nous vivions. Ça me donne des flashbacks et je me rends compte que la situation n'a pas changé du tout. » - Abdoul

Chaque jour qui passe, les prisonniers sont non seulement les témoins de l'insalubrité des lieux, de la mauvaise qualité de l'air et du manque de rigueur quant aux mesures sanitaires, mais ils le subissent.

Marlon rapporte qu'un codétenu a commencé à présenter des symptômes avant lui. Au moment où cette personne en a fait part aux agents du centre, elle s'est fait donner un vaporisateur nasal et quelques pilules, mais pas elle n'a pas passé de test de dépistage.

L'homme, dont le nom a été changé pour assurer son anonymat, n'a pas vu sa femme ni son enfant depuis le mois de novembre. " Je suis atteint par la dépression et un important traumatisme. Je souhaite, par un miracle de Dieu, que les personnes qui nous écoutent aient pitié de nous et nous libèrent de cette prison. "

D’après les informations obtenues par Solidarité sans Frontière (SSF), un réseau venant en aide aux immigrants à Montréal, il y a présentement quatre cas de COVID-19 au Centre de Laval qui compte 15 détenus au total. Une personne victime de symptômes sévères aurait nécessité une hospitalisation. Selon l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC), le nombre de personnes infecté serait plutôt de trois.

D'autres solutions possibles

Pour Me Coline Bellefleur, avocate spécialisée en droit de l'immigration, il est clair que d'autres moyens que la détention s'offrent à l'ASFC pour maintenir une surveillance. " [La détention] est utilisée comme une solution de facilité. On les a sous la main pendant qu'on cherche les papiers. On ne devrait pas détenir des gens parce que ça facilite le travail de l'Agence. "

L'avocate insiste sur le fait qu'il existe des façons alternatives de rester en contact avec les immigrants dont le statut est précaire, par exemple en imposant des visites de contrôle sur une base régulière, ou même en obligeant le port de bracelets électroniques pour ceux dont le risque de fuite est considéré élevé.

Me Bellefleur tient d'ailleurs à rappeler qu'il n'existe pas de règles limitant le temps d'incarcération dans les lois encadrant l'immigration. Une personne peut être maintenue en détention pendant des mois, voire des années.

Demande de libération immédiate

Plusieurs organismes, dont le SSF, se sont réunis en conférence de presse mardi pour exiger la libération immédiate de tous les détenus du CSIL. " La détention est complètement superflue même dans de meilleures conditions, mais de forcer des personnes à demeurer dans cet établissement durant la pandémie est une décision cruelle et dangereuse ", affirme Tanya Rowell Katzemba, représentante du SSF.

" La manière la plus efficace d'endiguer l'éclosion est de libérer toutes les personnes détenues, dont le risque d'infection est seulement aggravé par leur maintien en détention ", soutient le SSF dans un communiqué.

Une détention inhumaine

Manger, dormir et compter les heures qui filent dans leur petite chambre, c'est ce qui occupe ces hommes et ces femmes qui sont dorénavant en confinement solitaire à temps plein.

" Maintenant que nous savons que le virus est dans le centre, il n'y a pas de manière de le faire disparaître. La ventilation n'est pas adaptée. L'hygiène est inadéquate dans les salles qui sont mal entretenues et, puisque nous sommes en isolement, nous ne pouvons même pas laver nos vêtements ", explique Marlon en espagnol.

Un témoignage qui fait écho à celui d'Abdoul, un ancien détenu du centre de Laval. Pendant son incarcération, il s'est enduit les narines de gelée de pétrole tous les soirs avant le coucher pour éviter que la poussière ambiante n'entre dans ses voies respiratoires. Une technique apprise par d'autres détenus qui, comme lui, ont souffert de maux de gorge à leur arrivée au centre.

C'est d'ailleurs avec la voix tremblante d'émotions que l'homme réagit au témoignage de Marlon. " Je m'excuse, ça me fait un peu froid dans le dos d'avoir entendu ces déclarations de détenus, parce que c'est exactement ce que nous vivions. Ça me donne des flashbacks et je me rends compte que la situation n'a pas changé du tout. "

Abdoul a également participé à une grève de la faim en mars dernier et se remémore ce qu'il a vécu. " Le côté physique est affecté par la faim et tout, mais c'est vraiment le sentiment de désespoir, de montrer qu'on est à bout et qu'on sent vraiment que la mort peut taper à la porte à tout moment. "

Dans un courriel envoyé à L’Atelier, l’ASFC affirme continuer « d’examiner la population détenue pour veiller à ce que les volumes demeurent au minimum et à ce que toutes les options de mise en liberté soient étudiées ». L’Agence ajoute être « au courant qu'un petit nombre de personnes en détention ont entamé une protestation alimentaire au Centre de surveillance de l’immigration (CSI) de Laval » et assure que ces individus font « l’objet d’un suivi assidu ».

Les motifs de détentions de migrants expliqués par Me Coline Bellefleur

L'identification : L'ASFC peut détenir une personne pendant que des vérifications sur ses origines et son identité sont effectuées. C'est généralement le cas de ceux qui passent la frontière terrestre illégalement.

Le risque de fuite : Une personne a un statut précaire ou pas de statut du tout et elle est menacée de déportation. L'ADFC détient des migrants par prévention, pour éviter qu'ils ne s'enfuient au moment de quitter le pays.

• Le danger pour le public : Il s'agit d'un motif beaucoup plus rare et très improbable au CSIL, car la plupart des incarcérations criminelles, même dans des cas d'immigration, sont envoyées au centre de détention de Rivière-des-Prairies.