La censure livre les livres à l'oubli

La réduction au silence de la littérature américaine creuse son fossé politique

La censure livre les livres à l'oubli
Parmi les livres sujets à la censure, 86% proviennent des communautés LGBTQIA+ et afro-américaines. (Photo : Pixabay)

Par Éloïse Lagacé

La censure des livres est en recrudescence aux États-Unis à l'aube d'une montée marquée du conservatisme à l'échelle nationale.

Selon l'Association des bibliothèques américaines (ALA), un total de 2571 livres, majoritairement issus des communautés LGBTQIA+ et afro-américaines, a été sujet à la censure en 2022, ce qui marque une hausse de 38 % en comparaison aux 1858 livres censurés en 2021.

"La littérature est une représentation de la réalité. Quand il y a de la censure de livres, ça fait qu'on n'a pas une représentation exacte de la société et on cache des parties importantes de l'histoire qui se passent en ce moment", affirme Béatrice Sepulveda, étudiante au baccalauréat en littérature à l'Université de Montréal.

Cette censure a d'importants impacts sur la société, selon l'étudiante. "Le fait qu'on censure des œuvres signifie qu'elles ne peuvent pas perpétuer dans le temps et accéder à l'imaginaire collectif", renchérit-elle.

La peur de l'étalement

Mike C. Vienneau, libraire d'expérience à la Librairie Paulines à Montréal, considère que "les États-Unis ont toujours eu des prédispositions à la censure. Le problème, c'est que, des fois, leur façon d'agir va venir influencer les pays autour".

Pourtant, ce dernier souligne la résilience du Québec. "Je pense qu'on a quand même une certaine ouverture d'esprit. On n'a pas la même disposition politique et on n'a pas les mêmes contraintes sociales. Cela nous permet de ne pas sauter radicalement dans une censure", ajoute-t-il.

Guillaume Sirois, professeur au Département de sociologie de l'Université de Montréal, observe une crainte à défier la tendance. "On est dans un moment de chilling our speech, c'est-à-dire qu'on devient frileux par rapport à exprimer certaines opinions sur la place publique parce qu'on sent qu'on va peut-être être mal reçus."

M. Sirois considère que cette résistance à la censure est primordiale, mais qu'elle est un couteau à double tranchant. "Quand on réagit à la censure, on se met encore plus en avant, tout comme l'autre camp. Ça a aussi comme effet de favoriser une forme de polarisation plus grande et donc de participer à ce problème-là."

"Il faut que les gens comprennent que ce n'est pas parce qu'un livre va à l'encontre de leur pensée qu'il est nécessairement dangereux. Il ne faut pas se fier à ce qu'on dit d'un livre, mais bien plonger dedans pour mieux le comprendre", explique également M. Vienneau.